Après plusieurs années de promesses, de consultations et de reports, Ottawa a posé quelque chose. Pas une stratégie finale, ciselée et exhaustive. Un brouillon, avec direction, ambitions chiffrées et orientation budgétaire. Et ce brouillon, je pense qu’il mérite d’exister.
Cet article reprend ce que j’ai partagé dans L’Architecte en juin 2026, en ouvrant davantage le contexte, les chiffres, et la lecture architecte que j’en fais pour les dirigeants de PME/organisation que j’accompagne.
Ce qui vient de se passer
Le 1er juin 2026, CBC News a obtenu et publié un brouillon du document fédéral qui structure la nouvelle stratégie nationale en intelligence artificielle du Canada. Le 2 juin, Radio-Canada a publié un dossier d’analyse approfondi de ce que contient le document. L’annonce officielle d’Ottawa suit dans la semaine, portée par le ministre Evan Solomon (Intelligence artificielle et Innovation numérique) sous le gouvernement Carney.
Pour bien saisir le moment, il faut situer la séquence. Le Canada s’est doté en 2017 d’une Pan-Canadian AI Strategy axée sur la recherche (CIFAR, Mila, Vector, Amii). Le projet de loi C-27 (AIDA) est ensuite mort au feuilleton. Depuis, le pays attendait un cadre actualisé. C’est ce qui s’est produit en juin 2026, en brouillon d’abord, avec un portefeuille transféré au ministre Solomon.
Plusieurs chiffres concrets émergent du document : 90 000 emplois IA d’ici 2031, 1 million d’étudiants postsecondaires formés à la littératie IA sur la même période, 25 M$ sur six ans alloués à Statistique Canada pour évaluer les impacts de l’IA, centaines de millions ajoutés au AI Compute Access Fund (300 M$ actuel), un Canadian Tech Growth Fund confirmé, un soutien public à des centres de données de 100 MW+, un supercalculateur public, un filigrane obligatoire sur les contenus générés par IA, et un Institut canadien de la sécurité de l’IA.
Le document est jugé « short on specifics » par les premiers analystes. Critique fondée. Et, à mes yeux, exactement le bon niveau de précision pour un sujet qui évolue à la vitesse de l’IA.
Les six piliers, lus côté dirigeant
Le brouillon s’articule autour de six piliers. Je les nomme ici dans des termes qui parlent à un dirigeant de PME/organisation, pas dans le langage de communiqué de presse.
- Protéger les Canadiens et la démocratie. Cadre légal, vie privée, sécurité en ligne. Au Québec, ça s’empile sur ce que vous avez fait pour la Loi 25.
- Habiliter les Canadiens. Littératie IA pour 1 million d’étudiants postsecondaires d’ici 2031. Votre futur bassin de main-d’œuvre, et un signal sur la culture IA générale.
- Soutenir l’adoption de l’IA dans le privé et le public. Le pilier qui touche directement les dirigeants : programmes d’accompagnement, outils d’auto-diagnostic, élargissement du AI Compute Access Fund.
- Bâtir une infrastructure de calcul souveraine. Centres de données 100 MW+, supercalculateur public, projets comme TELUS-Ottawa. Influence coûts, latence et souveraineté du marché canadien.
- Faire croître les entreprises canadiennes en IA. Canadian Tech Growth Fund, prises de participation. Pilier de capital.
- Bâtir des partenariats internationaux. Standards et alliances.
Une PME/organisation moyenne touchera surtout aux piliers 1, 2 et 3. C’est là que les décisions opérationnelles se prennent, à court et moyen terme.
Mon angle : le courage de déposer un brouillon
Beaucoup de commentateurs vont s’arrêter sur ce qui manque : pas de calendrier précis, pas de critères d’éligibilité, pas de mécanique opérationnelle. C’est facile à pointer du doigt. Je prends l’angle opposé.
Ottawa a déposé quelque chose. Pas une stratégie finale, un brouillon, avec direction, ambitions chiffrées et orientation budgétaire. C’est ce qu’on appelle dans nos mandats une première version qui mérite d’exister.
Dans un domaine qui change aussi vite que l’IA, attendre la stratégie parfaite avant de la publier, c’est garantir qu’elle sera obsolète à sa sortie. Le ministre Solomon insiste sur la confiance comme socle. La confiance ne se construit pas en attendant la perfection : elle se construit en livrant, en expliquant, en ajustant publiquement, en démontrant qu’on observe ce qui se passe.
C’est exactement ce que je dis aux dirigeants de PME/organisation que j’accompagne. Une politique d’usage de l’IA imparfaite, déposée et discutée avec votre équipe en quelques jours, vaut mieux qu’une politique parfaite encore en rédaction dans six mois pendant que vos employés copient-collent dans ChatGPT sans cadre.
L’investissement dans Statistique Canada est le bon signal
Sur les nombreux chiffres du document, celui qui m’arrête est le plus modeste en apparence : 25 M$ sur six ans à Statistique Canada pour évaluer les impacts de l’IA. Pas un programme spectaculaire, pas un méga-investissement comme les centaines de millions ajoutés au AI Compute Access Fund.
C’est mieux que ça. C’est un investissement dans l’intelligence d’affaires de l’État : l’amassage de données de qualité pour prendre de meilleures décisions, au fil des années. Pas une intuition politique, pas une commande de cabinet. Des données réelles, mesurées, partagées.
C’est exactement le réflexe d’un architecte sérieux, et ce que je recommande à chaque organisation que j’accompagne. Avant d’optimiser vos processus, d’installer des outils numériques et d’intégrer l’IA, il faut amasser des données de qualité sur votre propre opération. Sans cette base, vous décidez à l’aveuglette. Avec elle, chaque ajustement repose sur une lecture partagée par votre équipe.
Statistique Canada devient ce capteur national. Vous devriez avoir le vôtre, à votre échelle.
À quoi ressemble un capteur interne pour une PME/organisation ? Pas une plateforme de business intelligence à six chiffres. Plutôt un mécanisme léger pour mesurer combien de temps vos employés sauvent (ou perdent) avec leurs usages IA actuels, un journal simple où chaque équipe note ce qui marche et ce qui coince, une revue trimestrielle qui regarde les vraies données d’usage plutôt que les impressions, et quelques indicateurs de qualité de la donnée elle-même (doublons, fichiers orphelins, métadonnées manquantes, dossiers sans propriétaire).
Ce n’est pas glamour. C’est ce qui sépare une organisation qui ajuste de celle qui devine.
L’intelligence, c’est l’adaptation à son environnement
Voici ma conviction de fond, et elle ne date pas d’hier.
L’intelligence, ce n’est pas l’absence d’erreur. Ce n’est pas la prévision parfaite. C’est la capacité à s’adapter à son environnement. Une organisation intelligente n’est pas celle qui a tout prévu, c’est celle qui détecte le changement, mesure ses effets, et ajuste avant que le coût de l’inaction dépasse le coût de l’ajustement.
C’est vrai pour une PME qui découvre que ses clients utilisent un nouveau canal. C’est vrai pour une organisation qui voit ses employés adopter spontanément un outil d’IA. C’est vrai pour un gouvernement fédéral qui essaie de cadrer une technologie en évolution constante.
Dans cette lecture, le brouillon de Carney n’est pas une faiblesse. C’est un acte d’intelligence collective. On part avec ce qu’on a, on installe les capteurs, on ajustera d’ici 2031.
Sur le terrain : la fondation avant les outils
Récemment, je discutais avec la direction d’une grande organisation au sujet d’un mandat que nous démarrons ensemble avec StemJee : une refonte complète de leur gestion documentaire.
À une autre échelle, c’est exactement le geste que pose Ottawa avec son brouillon de stratégie IA. Poser une fondation. Bâtir dessus. Ajuster en marchant. Le reste vient après. Le brouillon fédéral n’a pas tout prévu pour 2031 et il ne le pouvait pas. L’organisation que j’accompagne n’a pas tout prévu pour ses cinq prochaines années non plus, et c’est très bien comme ça. Dans les deux cas, la condition de réussite est la même : commencer par la fondation, et accepter que la suite s’écrira en chemin.
Pas d’IA pour l’instant. Pas d’outil avancé. Juste le travail patient de définir la structure, fixer la nomenclature, catégoriser les fichiers et introduire des métadonnées dans un nouveau paradigme. Fini les dossiers, sous-dossiers, sous-sous-dossiers où plus personne ne retrouve rien. Fini le `Rapport_final_v3_FINAL_revuPaul_OK.docx` qui circule en cinq versions.
Une fois cette fondation en place, tout le reste devient possible : optimiser les processus de travail, installer des outils numériques avec un sens, générer des rapports clairs sans chercher la bonne source toute la semaine, utiliser l’IA sur de la matière propre plutôt que sur un chaos infouillable, mieux gérer les permissions et la conformité, et voir la performance des employés monter parce que leur environnement est lisible.
Je mène ce type de mandat régulièrement dans les organisations depuis 2018, avec StemJee comme firme d’exécution. C’est la fondation, et c’est ce qui distingue celles qui réussissent leur transformation numérique de celles qui empilent des outils sur un sol meuble.
La séquence architecte, sans détour
La séquence, en quatre mouvements :
- Données de qualité. Vous structurez votre information, vous fixez votre nomenclature. Phase ingrate, phase non négociable.
- Optimisation des processus. Avec des données propres, on observe les flux réels, on identifie les goulots, on revoit la séquence des tâches avant d’y poser un outil. C’est l’étape que la plupart des dirigeants veulent sauter, et c’est précisément celle qui fait la différence.
- Outils numériques. Choisis pour s’appuyer sur des processus déjà optimisés, pas pour les remplacer. Un outil déployé sur un processus chaotique amplifie le chaos.
- Intelligence artificielle. L’IA devient un multiplicateur sur une base saine. Sans les trois étages précédents, elle hallucine ou reste un gadget.
Ottawa fait, à son échelle, la même séquence : Statistique Canada (données), accompagnement adoption pour PME (processus), AI Compute Access Fund (outils), littératie et déploiement IA (couche IA). L’ordre des opérations est sain.
Les ambitions chiffrées valent mieux que les ambitions floues
90 000 emplois IA d’ici 2031, 1 million d’étudiants formés, 25 M$ sur six ans pour Statistique Canada, centaines de millions ajoutés au AI Compute Access Fund. Aucun de ces chiffres ne sera atteint avec une précision arithmétique. Tous donnent une direction. C’est ce que demande un dirigeant qui veut prendre des décisions d’investissement, de formation, de recrutement : pas une vérité figée, une boussole orientée.
Faites le même exercice dans votre PME/organisation. Pas besoin d’une feuille de route à 80 pages. Donnez-vous trois ou quatre chiffres directionnels sur 36 mois (heures sauvées par usage IA, processus revus, personnes formées), inscrivez-les, mesurez-les chaque trimestre. C’est plus puissant qu’une stratégie de 80 pages que personne ne relit.
Ce qu’on retient
Trois idées à conserver pour la semaine qui s’ouvre.
L’attente parfaite est l’ennemi du progrès observable. Que ce soit pour une stratégie fédérale ou pour le cadrage de votre propre PME/organisation, partir avec quelque chose de solide et ajuster en continu vaut mieux qu’attendre une vue parfaite. Ce n’est pas une concession, c’est de l’intelligence appliquée.
L’observation rigoureuse est un investissement, pas un coût. Le geste d’Ottawa de financer Statistique Canada pour suivre les impacts de l’IA est un geste de gouvernance qu’on devrait reproduire à l’échelle de nos organisations. Comment savez-vous si vos usages IA actuels vous font gagner du temps ou en perdre ? Si vous n’avez pas de mécanisme léger d’observation interne, c’est par là qu’on commence.
L’adaptation continue est une capacité organisationnelle, pas un événement. Ce n’est pas une transformation ponctuelle que vous menez puis terminez. C’est un muscle que votre organisation entraîne. Le cadre se précise, les outils évoluent, vos équipes s’ajustent. D’ici 2031, ceux qui auront accumulé six années d’adaptation continue ne seront pas dans la même position que ceux qui auront attendu six années une stratégie nationale finalisée.
Ressources disponibles
Depuis quelques mois, je rassemble en un seul endroit les outils que je partage pour aider les dirigeants à démarrer leur cadrage numérique et leur usage de l’IA. Une page ressources sur mon site web, qui regroupe tout, qu’il s’agisse de documents hébergés ici ou d’outils accessibles via StemJee.
Disponibles sans courriel demandé :
- Starter Pack une page, un cadre minimal de gouvernance IA en sept questions, à remplir avec votre équipe en une heure.
- Guide pratique 18 pages, la version approfondie pour les organisations qui veulent aller plus loin dans la structure et la conformité.
- FlowScan, un quiz d’auto-diagnostic d’optimisation organisationnelle hébergé via StemJee, qui rassemble les patterns observés dans des dizaines de mandats menés dans différentes industries. Son volet IA dialogue avec le cadrage fédéral, en conformité et en finesse.
Tout est centralisé sur la page ressources : stevejohnston.co/ressources/. Cette page est tenue à jour au fil des ans, vérifiez-y les dernières publications.
Pour en discuter
Si vous voulez en discuter, structurer votre fondation documentaire, ou mettre en place votre propre capteur d’observation interne, je suis très heureux d’en parler avec vous : stevejohnston.co/contact/
Sources principales : CBC News, 1er juin 2026 (draft obtenu) ; Radio-Canada, 2 juin 2026 (dossier d’analyse) ; Lethbridge Herald / Canadian Press, 2 juin 2026 (citation ministre Solomon).