Le 16 septembre, Yann LeCun donnait la conférence de rentrée de Sciences Po. Une heure et demie, en public, en français, et c’est en ligne. J’étais vraiment content de la voir, parce que ça correspondait à la façon dont moi je vois les choses. Naturellement, lui en sait beaucoup plus que moi.
Mais dans l’essence, il confirme qu’il y a beaucoup de lacunes dans l’IA actuellement. Que l’IA qui nous détruit, c’est un scénario de film. Et que nous avons le temps en masse de bien mettre les gardes de sécurité, tout en déployant l’intelligence artificielle à son maximum.
Voici ce qu’il a dit, et ce que ça change pour une organisation d’ici.
Qui parle, et pourquoi ça compte
Prix Turing, l’équivalent du Nobel en informatique. Quarante ans sur les réseaux de neurones. Douze ans à la tête de la recherche en IA de Facebook, avant de partir fonder sa propre entreprise, qui a un pied à Montréal.
Ce n’est pas quelqu’un qui regarde l’IA de l’extérieur. Il l’a construite.
Et ce qu’il est venu dire, c’est que le danger dont tout le monde parle sert d’abord à autre chose.
« mais surtout d’une volonté de capturer le marché par la régulation, en convainquant les gouvernements de par le monde que l’IA est intrinsèquement dangereuse. » Yann LeCun, à 14:24
Il enchaîne en disant que c’est faux, et il passe la soirée à le démontrer.
Ce que la machine ne sait toujours pas faire
Sa démonstration tient dans une image. Nous avons aujourd’hui des systèmes qui réussissent l’examen du barreau, qui écrivent des dissertations et qui démontrent des théorèmes. Et pourtant aucun dont la compréhension du monde physique approche celle d’un chat de gouttière. Un chat n’a besoin d’aucune langue pour savoir sauter d’un toit à l’autre.
La raison est physique, et elle est plus concrète qu’on l’imagine. Pour comprendre le monde, il faut le toucher, et le toucher n’existe pas encore. Les meilleurs capteurs tactiles sont des gels souples couverts de peinture, filmés par une caméra. Leur précision est magnifique, et la peinture s’efface au bout de quelques heures d’utilisation. Tant que ce problème-là n’est pas réglé, dit-il, la performance va probablement plafonner.
Du côté de la vue, le retard est du même ordre. Un enfant de quatre ans a reçu par les yeux autant d’information que le plus gros des modèles en a reçu de tout le texte public d’internet.
C’est pourquoi, lorsqu’on lui parle d’une intelligence artificielle générale qui arriverait dans trois ans, il répond deux choses. Le terme lui-même est faux, parce que l’intelligence humaine n’est pas générale mais très spécialisée. Et ceux qui l’annoncent le font pour des raisons commerciales : donnez-nous 300 milliards, résume-t-il, avant de conclure que c’est faux.
Les scénarios catastrophe, vus par ceux qui construisent la technologie
Sur les scénarios de fin du monde, il ne prend pas de gants. L’IA qui ferait tomber des pans d’internet, c’est pour lui « un bon scénario d’un film de James Bond, mais en fait dans la réalité ça marche pas du tout ». Et l’idée qu’une IA donne un jour la recette d’un virus capable d’éliminer l’humanité, ça fait « se rouler par terre de rire les biologistes », parce que la recette existe déjà, et que la difficulté n’a jamais été là : elle est dans la synthèse et la dissémination, qui exigent des équipes et des machines rarissimes, toutes surveillées.
Ce qui l’inquiète, par contre, est ailleurs.
Et il ne dit pas ça sur un ton de fin du monde. Il dit le contraire.
Ma lecture : une guerre économique, pas une question de sécurité
Il dit ça pour l’Europe. Moi je l’entends pour nous.
Les limites qu’il décrit ne veulent pas dire jamais. Elles veulent dire pas maintenant. Et l’humanoïde qui nous détruit, on en est loin.
Mon opinion, c’est que la Silicon Valley cherche à ralentir la compétition, mondiale comme locale, tout en continuant d’avancer très vite de son côté, assez vite pour damer le pion. Le but est de gagner une guerre technologique devenue mondiale, dont l’enjeu économique est énorme, et qui va se jouer sur les prochaines décennies. C’est comme ça qu’il faut la lire. Plusieurs tactiques servent cette stratégie, et faire peur en est une. Ça semble être vrai.
Je ne veux pas en dire plus que lui, par contre. LeCun ne prétend pas qu’il n’y a aucun risque. Il dit qu’il faut encadrer les usages plutôt que la recherche, et que dans la plupart des secteurs les règles existent déjà. Ce qu’il écarte, c’est la machine qui échappe à l’humanité, pas la prudence ordinaire.
L’éthique et la gouvernance, nous en sommes conscients et nous nous en occupons, moi le premier. Ce n’est pas ça qui bloque. Ce qui bloque, c’est la peur, et à cause de cette peur-là, entretenue ici comme ailleurs, les gens mettent un frein.
On a déjà eu peur, et on a déjà payé pour ça
Il y a trente ans, on jurait que jamais personne ne donnerait son numéro de carte de crédit à un site web. Aujourd’hui, on paye son café avec son téléphone.
Et quand l’automobile est arrivée en Angleterre, la loi a exigé qu’un homme marche soixante verges devant chaque véhicule en agitant un drapeau rouge, et que la vitesse ne dépasse ni six kilomètres à l’heure à la campagne, ni trois en ville. L’homme au drapeau a marché devant les voitures pendant treize ans, et les limites de vitesse ont tenu trente et un ans. Si on avait mis cette énergie-là à faire de meilleurs chevaux, est-ce qu’on serait allés aussi loin ?
Aujourd’hui c’est l’IA. Est-ce qu’on n’est pas en train de refaire la même chose ? Est-ce qu’on n’a pas encore peur de l’évolution, peur du changement ?
Je pense que c’est ancré dans notre nature.
Le problème, c’est que nous n’avons pas les moyens de ce frein. Nous sommes déjà en retard côté productivité, et ce n’est pas une impression. Dans son bilan publié en 2025, le Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal a comparé chaque industrie québécoise à son équivalent américain, avec les données de 2023. Dans 94 % de notre économie, nos industries produisent moins par emploi que leurs équivalentes américaines.
Le même rapport ajoute que notre retard sur l’Ontario a fondu de 25 %, et il prévient aussitôt que c’est un mirage : c’est l’Ontario qui recule plus vite que nous, pas nous qui avançons. Nous ne nous faisons pas distancer par nos voisins. Nous nous faisons distancer, ensemble, par le reste du monde.
Alors moi, je crois sincèrement que pour notre productivité et pour notre performance économique, nous devons pousser pour l’IA, toujours dans un bon cadre sécuritaire, mais le faire. Parce que sinon, c’est nous qui allons nous faire damer le pion, et notre économie va en souffrir.
Ce que j’ai fait sur mon propre QuickBooks
Je construis un logiciel de productivité, et je teste d’abord sur mes propres affaires. Ces temps-ci, j’ai branché l’IA sur mon QuickBooks.
La toute première chose que j’ai écrite, avant même de regarder ce que l’outil savait faire, c’est une interdiction : tu ne peux rien envoyer.
Pour le reste, je lui ai tout ouvert. Elle lit l’ensemble du dossier, elle prépare mes factures, et elle ne les envoie jamais. Ça, je le fais à la main. Ce n’est pas une consigne que je répète, c’est devenu une règle permanente de l’outil, parce qu’envoyer, ça engage. Ça porte mon nom, et si c’est faux, c’est moi qui réponds.
C’est en écrivant cette ligne-là que je me suis posé la question pour un métier comme la comptabilité, un des plus encadrés qui soient, avec son ordre professionnel et des obligations qui ne laissent aucune place à l’à-peu-près. Est-ce que l’IA pourrait le remplacer ?
Ce que je paye à mon comptable, ce n’est pas la saisie. C’est la signature au bas de la déclaration, le jugement sur un cas qui n’est pas clair, et quelqu’un qui me défend si Revenu Québec cogne à la porte. C’est exactement la partie que j’ai refusé de confier à une machine.
De mon côté, la règle m’a donné les deux en même temps : je vais plus vite sur la préparation, et je suis plus solide sur ce que je signe. Un métier encadré a la même porte ouverte, avec les mêmes garde-fous. La machine lit et prépare, la signature reste à une personne qui répond de son nom.
Refuser de laisser partir quelque chose de sa main, ce n’est pas du retard. C’est du jugement.
Par où commencer cette semaine
Écris ta règle avant de brancher quoi que ce soit.
C’est le geste de la semaine, et il prend dix minutes. Prends une tâche que tu fais déjà, et avant même de te demander si l’IA peut t’aider, écris ce qu’elle n’aura jamais le droit de faire. Envoyer une proposition. Parler à un client. Approuver un montant. Publier quoi que ce soit. Choisis ta ligne, et écris-la.
Le reste de la tâche, tu peux l’ouvrir large. Lire, trier, préparer, résumer, rédiger un premier jet : c’est le terrain où la machine est forte aujourd’hui, et il est beaucoup plus grand qu’on le pense. Ce n’est pas là que la science bloque, et ce n’est pas là que ton risque se trouve.
Ton risque est au moment où quelque chose part de chez toi avec ton nom dessus. Alors protège ce moment-là, et avance partout ailleurs.
Je l’ai fait des dizaines de fois maintenant. Et jamais, jamais l’IA n’a fait quelque chose que je ne voulais pas, à partir du moment où les énoncés qui bloquent étaient clairs et qu’ils bloquaient la bonne chose.
Sources
- Conférence « Yann Le Cun : où va l’intelligence artificielle ? », Sciences Po, diffusée en direct le 16 septembre 2026, 1 h 28 : la conférence sur YouTube. Les citations sont transcrites depuis l’audio, et chaque lien du texte mène au passage exact.
- « Productivité et prospérité au Québec, Bilan, édition 2025 », 15e édition, Centre sur la productivité et la prospérité, Fondation Walter J. Somers, HEC Montréal. Jonathan Deslauriers, Robert Gagné et Jonathan Paré : le bilan 2025 en PDF.
- Locomotive Act de 1865 au Royaume-Uni, dit « Red Flag Act », et sa levée en 1896 : la page des Locomotive Acts.